[presse] L'enfer c'est la clope
Le
Nicolas C.
Un article très intéressant à propos d'une photo de Satre retouchée.
Bonne lecture.
http://www.liberation.fr/page.php?Article(2446
Le mégot a été effacé de ses doigts. La BNF, qui a utilisé ce cliché
retouché pour promouvoir son exposition Jean-Paul Sartre, plaide
«l'erreur», les publicitaires se cachent derrière la loi. Retour sur un
exemple de «sanitairement correct».
L'enfer c'est la clope
Lui aurait détesté», soupçonne Christian Caujolle, directeur de l'agence
photographique Vu et proche de Sartre. Philosophes existentialistes ou
spécialistes de la photographie s'accordent à trouver cette histoire
«délirante», «stupide» et «grotesque». Qu'est-ce qui déclenche une telle
bronca ? Une «erreur», reconnue et assumée comme telle par la
Bibliothèque nationale de France (BNF), qui a gommé, pour les besoins
d'une campagne de publicité, le mégot des doigts de Jean-Paul Sartre. Un
bout de clopiot qui aurait pu inciter les nouvelles générations à suivre
la mauvaise pente du fumeur.
Jean-Paul Sartre transformé en icône politiquement correcte, à l'heure
de la commémoration du centenaire de sa naissance, le revirement est
curieux. Il l'est encore davantage quand on déroule la pelote des prises
de décision qui ont abouti à ce cliché recadré, retouché, édulcoré pour
les canons de l'époque. Un mélange de sanitairement correct de la part
d'une institution culturelle et de méconnaissance frileuse de la
législation de la part des publicitaires.
L'affiche et la couverture du catalogue de l'exposition à la BNF, où
l'on voit un Sartre plutôt beau gosse sur fond noir, la main
curieusement suspendue, deux doigts tendus, les autres pliés, est un
choix par défaut, afin de ne pas «contrevenir aux dispositions de la loi
Evin», explique Agnès Saal, directrice générale de la BNF. «Nous avions
refusé d'autres propositions de photos plus belles, plus proches de
l'image du personnage, mais qui toutes le montraient soit avec une
cigarette, soit avec une pipe.»
«Très humblement désolés»
«L'erreur» que veut «assumer pleinement» la BNF («nous sommes très
humblement désolés»), c'est la retouche d'image, affirme Agnès Saal, qui
rejette la faute sur un maillon indéterminé de la chaîne de conception
de la campagne publicitaire, entre graphistes extérieurs à la BNF et
équipe de communication interne. Quand la BNF choisit cette image, que
tous les iconographes identifient immédiatement comme celle de Lipnitzky
chez Roger-Viollet, l'agence d'archives à l'excellente réputation , elle
le fait «sans savoir» que cet instantané de 1946 a été retouché. «Nous
sommes absolument soucieux de ne jamais apparaître comme niant la
réalité historique et encore moins comme maquillant une photographie
pour réécrire l'histoire», s'excuse Agnès Saal. N'empêche, si la BNF
admet la bourde, à aucun moment elle ne regrette d'avoir accepté de
présenter un Sartre sans clopiot.
Alors que l'exposition présente un luxe de documents historiques, de
photographies, de manuscrits, sans retouches ni recadrages, le choix de
l'affiche et de la couverture du catalogue a échappé aux spécialistes de
Sartre et jusqu'aux commissaires de l'exposition, tout juste consultés.
Le service communication, en accord avec la régie publicitaire Métrobus,
avaient exigé un Sartre désenfumé. Raison invoquée ? La fameuse loi
Evin, qui, depuis 1991, a considérablement durci les règles en matière
de publicité pour le tabac et l'alcool.
L'article que citent tous les intervenants de la chaîne (Métrobus, BNF
ou juristes) stipule que «la propagande ou la publicité, directe ou
indirecte, en faveur du tabac () sont interdites». Pour l'avocat
Christophe Pecnard, spécialiste du droit de la publicité, la photo de
Sartre «ne relève pas d'une publicité indirecte». «Quand on parle de
promotion, il faut qu'il y ait un fabricant de tabac derrière». Selon
Pascal Mbongo, professeur à la faculté de droit de Poitiers et à
Sciences po Paris, des «deux interprétations possibles de la loi», celle
qui va dans le sens d'hypothétiques poursuites judiciaires, disant que
«le législateur a voulu interdire toute exposition à la vue du public du
tabac et des cigarettes», serait incompatible avec la liberté
d'expression défendue à la Cour européenne des droits de l'homme : «Les
restrictions que les Etats peuvent apporter à la liberté d'expression»,
explique Pascal Mbongo, ne doivent pas annihiler «la connaissance
historique, le témoignage historique ou la liberté de création
artistique et littéraire». L'autre interprétation de la loi Evin, où «le
législateur a voulu interdire la présentation sous un jour favorable du
tabac ou de la cigarette en vue d'inciter les citoyens à en consommer,
alors que l'Etat cherche à faire diminuer cette consommation», est la
plus communément admise. Et la photo de Sartre n'entre pas dans ce
tableau-là Christian Caujolle le dit crûment : «Est-ce que la BNF est
l'agence de communication du lobby antitabac ?»
Pour Michel Contat, spécialiste de Sartre qu'on ne peut soupçonner de
parti pris contre la BNF (il a participé à la rédaction du catalogue),
«c'est un peu comme si une expo sur Humphrey Bogart le montrait sans
cigarette à la bouche». Et d'ajouter : «On peut contester le choix de
cette photo sans cigarette puisque sur presque toutes les autres, Sartre
clope sa Boyard blanche (un clou de cercueil, dirait-on aujourd'hui).
Une bonne propagande antitabac devrait montrer Sartre, l'ennemi du genre
humain, le passionné de l'erreur, fumant à gros nuages : cela
découragerait la jeunesse, un homme si laid et si méchant fumant comme
un sapeur.» Derrière la prudence sanitaire affichée par la BNF pointe de
fait une déformation de la réalité historique.
Pour Benoît Denis, professeur de littérature de l'Université de Liège,
«Sartre n'a jamais témoigné un grand souci de son corps et l'a peu
ménagé : il était un gros fumeur, buvait sec et, pendant une période de
sa vie, a considérablement abusé des amphétamines. Cette distance au
corps et cette absence de "souci de soi" s'opposent frontalement à
l'hygiénisme ambiant.» Il n'y a guère que Michel Rybalka, du Groupe
d'études sartriennes, lui aussi partie prenante de l'exposition (via le
catalogue) pour défendre la «petite bêtise» de la BNF : «Je ne pense pas
qu'on doive créer, quand on peut l'éviter, un conflit entre la santé
publique et la vérité historique.»
Les années Sartre sont celles d'une consommation quasi innocente de
tabac et d'alcool. Bogart ou Simenon, Sartre et même Chirac : difficile
d'éviter la représentation d'une cibiche sur les photos d'archives. La
question que pose Michel Rybalka dépasse la seule figure de Sartre. Le
sanitairement correct de notre époque a déjà valu à Malraux la même
mésaventure pour l'édition d'un timbre en 1996, quand la cigarette qu'il
avait au bec sur un profil photographié par Gisèle Freund a été effacée
par La Poste. Simenon aussi, à qui le PDG de Métrobus, Gérard Unger, dit
avoir «viré sa pipe pour une campagne du Point». En 1999, Gainsbourg
lui-même était privé de sa Gitane en couverture d'un Larousse sur la
Chanson française et francophone.
La loi Evin, dont les articles sur l'alcool sont encore si difficiles à
faire passer intense lobbying des fabricants de vin oblige , est-elle
si sévèrement appliquée ? Un rapport du Comité national contre le
tabagisme (CNCT) de juin 2004 (1), a analysé 226 «agissements signalés»
depuis 1997 (lettres, actions en justice). Rien qui évoque la
condamnation d'un organisme indépendant des fabricants de tabac pour
avoir incité à la consommation en représentant favorablement une
cigarette. Le rapport conclut même que «les difficultés liées à la
détermination des comportements matériels que le large interdit [de la
loi Evin] recoupe restent réelles».
«Sur le tabac, on m'a toujours dit niet»
La présidente du CNCT, Emmanuelle Béguinot, se réjouit d'autant de
l'autocensure de la BNF : «Le phénomène de dénormalisation du produit
[la cigarette, donc] est en marche, et c'est très très bien.» Le mégot
de Sartre est-il à ses yeux un motif suffisant pour aller en justice?
«En cas de photographies où la marque de cigarette n'apparaît pas, notre
point de vue est pédagogique: nous écrivons aux directeurs de
publications ou annonceurs pour dire qu'il n'est pas anodin que des
personnages publics valorisent l'acte de fumer.» Et le témoignage
historique ? «On n'a pas besoin de connaître Sartre par le fait qu'il fume.»
Même relecture de l'histoire à l'oeuvre côté publicitaire. Gérard Unger,
PDG de Métrobus, se retranche derrière les «conseils de [ses] juristes»
: «Sur le tabac, on m'a toujours dit niet.» Justement, la juriste du
groupe Publicis au bout de la chaîne, Isabelle Seroro, n'a même pas vu
l'image incriminée Elle a néanmoins «déconseillé» toute photo avec
cigarette : «Il y avait un risque de requalification de l'affiche en
propagande indirecte pour du tabac.» Excessive prudence ? Ni elle ni le
PDG de Métrobus, et encore moins le CNCT ne peut citer un cas de
condamnation pour une affiche sans rapport avec un fabricant de
cigarettes. Les spécialistes du droit de la publicité sollicités par
Libération non plus Les missives du CNCT, comme celle qu'a reçue
Vogue pour sa une avec Sophie Marceau clope au bec en août 2003,
suffisent généralement. Et les transactions s'opèrent en toute
discrétion. Ce qui explique, affirme maître Pecnard, «que les annonceurs
et afficheurs soient très vigilants».
«Des manipulations plus graves»
«Si cette polémique pouvait avoir une vertu, résume le sartrien Benoît
Denis, ce serait de rappeler que nous sommes ainsi enveloppés par des
discours et des représentations qui s'imposent à nous avec une force
d'évidence telle que nous ne les contestons finalement que très peu. A
l'heure où il est de bon ton de reprocher à Sartre son aveuglement sur
le communisme, il n'est pas sans intérêt de noter qu'à un niveau moindre
(et j'insiste sur cette différence de degré), notre époque impose aussi
toute une gamme de vérités présentées comme inconditionnelles et non
contestables.»
Au passage, les droits d'auteur de Boris Lipnitzky (1887-1971), le
photographe de la couture et du théâtre de l'après-guerre, ont été
oubliés. Chez Roger-Viollet, détenteur du fonds Lipnitzky, le directeur
Franck Perrier est catégorique : l'agence n'a pas donné son accord pour
retoucher la photo de l'écrivain prise au théâtre Saint-Antoine, pendant
les répétitions de La P respectueuse. Et s'il veut bien admettre
qu'on recadre ou retravaille l'éclairage (au premier plan, un reflet des
lumières de la rampe a été noirci), il insiste : «Ma mission, c'est
témoigner de l'histoire, pas la retoucher.» Il n'ira pas jusqu'au procès
: «Il y a des manipulations beaucoup plus graves dans la photo
d'information, comme en Irak.»
Certes, l'affaire du mégot de Sartre n'a rien à voir avec les
falsifications idéologiques de la photographie du temps de Staline en
URSS ou de Mao en Chine. Elle est en revanche symptomatique d'une
banalisation de la retouche d'images, facilitée par les outils
numériques. Une banalisation qui la vide de tout sens : le pire avec
cette clope ôtée à Sartre, c'est que personne n'a vraiment réfléchi à
l'enlever, sauf les pubards
(1) Intitulé : «Publicité et promotion du tabac, vers une amélioration
de la réponse juridique face à l'ampleur du phénomène.»
--
http://www.lecamembertmagique.net/
"Somehow, I think I saw this before somewhere (it's taken by some random
dude i never heard about nor will anyone else).. Well, I think it looks
cool anyways"
Bonne lecture.
http://www.liberation.fr/page.php?Article(2446
Le mégot a été effacé de ses doigts. La BNF, qui a utilisé ce cliché
retouché pour promouvoir son exposition Jean-Paul Sartre, plaide
«l'erreur», les publicitaires se cachent derrière la loi. Retour sur un
exemple de «sanitairement correct».
L'enfer c'est la clope
Lui aurait détesté», soupçonne Christian Caujolle, directeur de l'agence
photographique Vu et proche de Sartre. Philosophes existentialistes ou
spécialistes de la photographie s'accordent à trouver cette histoire
«délirante», «stupide» et «grotesque». Qu'est-ce qui déclenche une telle
bronca ? Une «erreur», reconnue et assumée comme telle par la
Bibliothèque nationale de France (BNF), qui a gommé, pour les besoins
d'une campagne de publicité, le mégot des doigts de Jean-Paul Sartre. Un
bout de clopiot qui aurait pu inciter les nouvelles générations à suivre
la mauvaise pente du fumeur.
Jean-Paul Sartre transformé en icône politiquement correcte, à l'heure
de la commémoration du centenaire de sa naissance, le revirement est
curieux. Il l'est encore davantage quand on déroule la pelote des prises
de décision qui ont abouti à ce cliché recadré, retouché, édulcoré pour
les canons de l'époque. Un mélange de sanitairement correct de la part
d'une institution culturelle et de méconnaissance frileuse de la
législation de la part des publicitaires.
L'affiche et la couverture du catalogue de l'exposition à la BNF, où
l'on voit un Sartre plutôt beau gosse sur fond noir, la main
curieusement suspendue, deux doigts tendus, les autres pliés, est un
choix par défaut, afin de ne pas «contrevenir aux dispositions de la loi
Evin», explique Agnès Saal, directrice générale de la BNF. «Nous avions
refusé d'autres propositions de photos plus belles, plus proches de
l'image du personnage, mais qui toutes le montraient soit avec une
cigarette, soit avec une pipe.»
«Très humblement désolés»
«L'erreur» que veut «assumer pleinement» la BNF («nous sommes très
humblement désolés»), c'est la retouche d'image, affirme Agnès Saal, qui
rejette la faute sur un maillon indéterminé de la chaîne de conception
de la campagne publicitaire, entre graphistes extérieurs à la BNF et
équipe de communication interne. Quand la BNF choisit cette image, que
tous les iconographes identifient immédiatement comme celle de Lipnitzky
chez Roger-Viollet, l'agence d'archives à l'excellente réputation , elle
le fait «sans savoir» que cet instantané de 1946 a été retouché. «Nous
sommes absolument soucieux de ne jamais apparaître comme niant la
réalité historique et encore moins comme maquillant une photographie
pour réécrire l'histoire», s'excuse Agnès Saal. N'empêche, si la BNF
admet la bourde, à aucun moment elle ne regrette d'avoir accepté de
présenter un Sartre sans clopiot.
Alors que l'exposition présente un luxe de documents historiques, de
photographies, de manuscrits, sans retouches ni recadrages, le choix de
l'affiche et de la couverture du catalogue a échappé aux spécialistes de
Sartre et jusqu'aux commissaires de l'exposition, tout juste consultés.
Le service communication, en accord avec la régie publicitaire Métrobus,
avaient exigé un Sartre désenfumé. Raison invoquée ? La fameuse loi
Evin, qui, depuis 1991, a considérablement durci les règles en matière
de publicité pour le tabac et l'alcool.
L'article que citent tous les intervenants de la chaîne (Métrobus, BNF
ou juristes) stipule que «la propagande ou la publicité, directe ou
indirecte, en faveur du tabac () sont interdites». Pour l'avocat
Christophe Pecnard, spécialiste du droit de la publicité, la photo de
Sartre «ne relève pas d'une publicité indirecte». «Quand on parle de
promotion, il faut qu'il y ait un fabricant de tabac derrière». Selon
Pascal Mbongo, professeur à la faculté de droit de Poitiers et à
Sciences po Paris, des «deux interprétations possibles de la loi», celle
qui va dans le sens d'hypothétiques poursuites judiciaires, disant que
«le législateur a voulu interdire toute exposition à la vue du public du
tabac et des cigarettes», serait incompatible avec la liberté
d'expression défendue à la Cour européenne des droits de l'homme : «Les
restrictions que les Etats peuvent apporter à la liberté d'expression»,
explique Pascal Mbongo, ne doivent pas annihiler «la connaissance
historique, le témoignage historique ou la liberté de création
artistique et littéraire». L'autre interprétation de la loi Evin, où «le
législateur a voulu interdire la présentation sous un jour favorable du
tabac ou de la cigarette en vue d'inciter les citoyens à en consommer,
alors que l'Etat cherche à faire diminuer cette consommation», est la
plus communément admise. Et la photo de Sartre n'entre pas dans ce
tableau-là Christian Caujolle le dit crûment : «Est-ce que la BNF est
l'agence de communication du lobby antitabac ?»
Pour Michel Contat, spécialiste de Sartre qu'on ne peut soupçonner de
parti pris contre la BNF (il a participé à la rédaction du catalogue),
«c'est un peu comme si une expo sur Humphrey Bogart le montrait sans
cigarette à la bouche». Et d'ajouter : «On peut contester le choix de
cette photo sans cigarette puisque sur presque toutes les autres, Sartre
clope sa Boyard blanche (un clou de cercueil, dirait-on aujourd'hui).
Une bonne propagande antitabac devrait montrer Sartre, l'ennemi du genre
humain, le passionné de l'erreur, fumant à gros nuages : cela
découragerait la jeunesse, un homme si laid et si méchant fumant comme
un sapeur.» Derrière la prudence sanitaire affichée par la BNF pointe de
fait une déformation de la réalité historique.
Pour Benoît Denis, professeur de littérature de l'Université de Liège,
«Sartre n'a jamais témoigné un grand souci de son corps et l'a peu
ménagé : il était un gros fumeur, buvait sec et, pendant une période de
sa vie, a considérablement abusé des amphétamines. Cette distance au
corps et cette absence de "souci de soi" s'opposent frontalement à
l'hygiénisme ambiant.» Il n'y a guère que Michel Rybalka, du Groupe
d'études sartriennes, lui aussi partie prenante de l'exposition (via le
catalogue) pour défendre la «petite bêtise» de la BNF : «Je ne pense pas
qu'on doive créer, quand on peut l'éviter, un conflit entre la santé
publique et la vérité historique.»
Les années Sartre sont celles d'une consommation quasi innocente de
tabac et d'alcool. Bogart ou Simenon, Sartre et même Chirac : difficile
d'éviter la représentation d'une cibiche sur les photos d'archives. La
question que pose Michel Rybalka dépasse la seule figure de Sartre. Le
sanitairement correct de notre époque a déjà valu à Malraux la même
mésaventure pour l'édition d'un timbre en 1996, quand la cigarette qu'il
avait au bec sur un profil photographié par Gisèle Freund a été effacée
par La Poste. Simenon aussi, à qui le PDG de Métrobus, Gérard Unger, dit
avoir «viré sa pipe pour une campagne du Point». En 1999, Gainsbourg
lui-même était privé de sa Gitane en couverture d'un Larousse sur la
Chanson française et francophone.
La loi Evin, dont les articles sur l'alcool sont encore si difficiles à
faire passer intense lobbying des fabricants de vin oblige , est-elle
si sévèrement appliquée ? Un rapport du Comité national contre le
tabagisme (CNCT) de juin 2004 (1), a analysé 226 «agissements signalés»
depuis 1997 (lettres, actions en justice). Rien qui évoque la
condamnation d'un organisme indépendant des fabricants de tabac pour
avoir incité à la consommation en représentant favorablement une
cigarette. Le rapport conclut même que «les difficultés liées à la
détermination des comportements matériels que le large interdit [de la
loi Evin] recoupe restent réelles».
«Sur le tabac, on m'a toujours dit niet»
La présidente du CNCT, Emmanuelle Béguinot, se réjouit d'autant de
l'autocensure de la BNF : «Le phénomène de dénormalisation du produit
[la cigarette, donc] est en marche, et c'est très très bien.» Le mégot
de Sartre est-il à ses yeux un motif suffisant pour aller en justice?
«En cas de photographies où la marque de cigarette n'apparaît pas, notre
point de vue est pédagogique: nous écrivons aux directeurs de
publications ou annonceurs pour dire qu'il n'est pas anodin que des
personnages publics valorisent l'acte de fumer.» Et le témoignage
historique ? «On n'a pas besoin de connaître Sartre par le fait qu'il fume.»
Même relecture de l'histoire à l'oeuvre côté publicitaire. Gérard Unger,
PDG de Métrobus, se retranche derrière les «conseils de [ses] juristes»
: «Sur le tabac, on m'a toujours dit niet.» Justement, la juriste du
groupe Publicis au bout de la chaîne, Isabelle Seroro, n'a même pas vu
l'image incriminée Elle a néanmoins «déconseillé» toute photo avec
cigarette : «Il y avait un risque de requalification de l'affiche en
propagande indirecte pour du tabac.» Excessive prudence ? Ni elle ni le
PDG de Métrobus, et encore moins le CNCT ne peut citer un cas de
condamnation pour une affiche sans rapport avec un fabricant de
cigarettes. Les spécialistes du droit de la publicité sollicités par
Libération non plus Les missives du CNCT, comme celle qu'a reçue
Vogue pour sa une avec Sophie Marceau clope au bec en août 2003,
suffisent généralement. Et les transactions s'opèrent en toute
discrétion. Ce qui explique, affirme maître Pecnard, «que les annonceurs
et afficheurs soient très vigilants».
«Des manipulations plus graves»
«Si cette polémique pouvait avoir une vertu, résume le sartrien Benoît
Denis, ce serait de rappeler que nous sommes ainsi enveloppés par des
discours et des représentations qui s'imposent à nous avec une force
d'évidence telle que nous ne les contestons finalement que très peu. A
l'heure où il est de bon ton de reprocher à Sartre son aveuglement sur
le communisme, il n'est pas sans intérêt de noter qu'à un niveau moindre
(et j'insiste sur cette différence de degré), notre époque impose aussi
toute une gamme de vérités présentées comme inconditionnelles et non
contestables.»
Au passage, les droits d'auteur de Boris Lipnitzky (1887-1971), le
photographe de la couture et du théâtre de l'après-guerre, ont été
oubliés. Chez Roger-Viollet, détenteur du fonds Lipnitzky, le directeur
Franck Perrier est catégorique : l'agence n'a pas donné son accord pour
retoucher la photo de l'écrivain prise au théâtre Saint-Antoine, pendant
les répétitions de La P respectueuse. Et s'il veut bien admettre
qu'on recadre ou retravaille l'éclairage (au premier plan, un reflet des
lumières de la rampe a été noirci), il insiste : «Ma mission, c'est
témoigner de l'histoire, pas la retoucher.» Il n'ira pas jusqu'au procès
: «Il y a des manipulations beaucoup plus graves dans la photo
d'information, comme en Irak.»
Certes, l'affaire du mégot de Sartre n'a rien à voir avec les
falsifications idéologiques de la photographie du temps de Staline en
URSS ou de Mao en Chine. Elle est en revanche symptomatique d'une
banalisation de la retouche d'images, facilitée par les outils
numériques. Une banalisation qui la vide de tout sens : le pire avec
cette clope ôtée à Sartre, c'est que personne n'a vraiment réfléchi à
l'enlever, sauf les pubards
(1) Intitulé : «Publicité et promotion du tabac, vers une amélioration
de la réponse juridique face à l'ampleur du phénomène.»
--
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"Somehow, I think I saw this before somewhere (it's taken by some random
dude i never heard about nor will anyone else).. Well, I think it looks
cool anyways"

Poser une question


Sartre sans sa clope, ce n'est plus une "image de Sartre"
Droit à l'image, respect, limite de la retouche aussi ..
ça cest pour le débat photo.
Quant au politiquement correct : ça craint comme dirait ma fille.
Le choix des mots, le choix des images, lavage de cerveaux....
Emma
Ce genre de retouches, ce n'est pas nouveau. On avait fait un timbre de
Malraux sans la clope, pareil.
La seule différence, c'est que le retrait de la cigarette de Malraux était
parfaitement volontaire.
--
Marie-Aude
http://www.trassagere.com
http://www.oasisdemezgarne.com
Fallait me demander!
A l'Elysée en juillet 1979 j'ai "nikoné" JP.Sartre... sans clope , na !
mais avec gros pansement à la main...;-)
puis ailleurs avec S.Signoret....
MP