C'est lors de levés préparatoires pour un projet de construction à Copenhague que des archéologues maritimes du Musée des navires vikings de Roskilde sont tombés sur une anomalie.

À douze mètres de profondeur, à demi enfouie dans le sable, gisait une coque immense. L'analyse dendrochronologique des bois (estimation de l'âge selon les structures concentriques dans le bois du navire) a rapidement livré un verdict : le navire, baptisé Svaelget 2, a été construit vers 1410. Il s'agit d'une cogue, un type de navire marchand qui a dominé les routes commerciales du nord de l'Europe.

Reposant au large du Danemark, ce navire de 28 mètres est le plus grand de son espèce jamais mis au jour. Son état de conservation exceptionnel offre un aperçu inédit de la construction navale et de la vie à bord de ces géants des mers.

Un mastodonte des mers qui bouscule les certitudes

La cogue représentait le summum de la technologie navale marchande de son temps. Succédant aux knarrs vikings, ces navires à fond plat et à flancs hauts étaient conçus pour transporter des marchandises en vrac.

Si une cogue standard mesurait entre 15 et 25 mètres, Svaelget 2 pulvérise ces estimations avec ses 28 mètres de long pour 9 de large, lui conférant une capacité de charge estimée à 300 tonnes. Une véritable surprise pour les historiens.

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Exploration de l'épave du Svaelget 2 (credit : Viking Ship Museum)

« Nous savons maintenant, de manière irréfutable, que les cogues pouvaient atteindre cette taille », explique Otto Uldum, l'archéologue en chef de l'excavation.

Cette échelle témoigne de la vitalité économique de l'époque, capable de financer de tels projets. L'existence même de ce navire est un produit des réseaux commerciaux qu'il desservait : sa charpente provient des Pays-Bas, tandis que les planches de sa coque ont été taillées dans du chêne de Poméranie, en Pologne actuelle. Ce n'est pas un simple navire, c'est le symbole d'une économie intégrée.

Une conservation exceptionnelle, une fenêtre ouverte sur le passé

Le plus remarquable dans cette découverte est l'état de préservation de l'épave. Pendant six siècles, le sable a protégé tout le flanc tribord du navire, des fonds jusqu'aux superstructures. Habituellement, seule la partie inférieure des coques survit aux assauts du temps.

Ici, les archéologues ont eu la chance de découvrir des éléments du gréement, des cordages et surtout, les vestiges d'un château de poupe, une structure surélevée qui offrait un abri à l'équipage.

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Réplique d'une cogue d'après une épave découverte à Brême
(credit : VollverBIT, CCAS Alike 2.5)

« Nous avons de nombreux dessins de châteaux, mais nous n'en avions jamais trouvé », souligne Otto Uldum. C'est une avancée majeure par rapport aux navires de l'âge viking, qui ne disposaient que de ponts ouverts aux éléments.

Cette trouvaille offre une preuve archéologique tangible de ce que les textes et les enluminures ne faisaient que suggérer, permettant de comprendre concrètement comment ces structures étaient assemblées et intégrées au reste du vaisseau.

La vie quotidienne à bord d'un cargo du XVe siècle

Au-delà de l'architecture navale, le Svaelget 2 raconte la vie de son équipage, estimé entre 30 et 45 marins. Aucun reste humain n'a été retrouvé, mais une multitude d'objets personnels ont traversé les siècles : peignes en bois, chaussures en cuir, et même des chapelets.

Ces artefacts montrent que les marins transféraient leur quotidien terrestre à leur vie en mer, emportant avec eux des objets intimes pour leur confort et leurs prières.

L'une des découvertes les plus parlantes est celle de la cuisine du navire. Un foyer aménagé avec près de 200 briques et des tuiles permettait de faire du feu en toute sécurité.

À proximité, des marmites en bronze, de la vaisselle en céramique et en bois peint ont été mises au jour. Cela indique que l'équipage bénéficiait de repas chauds, un confort notable qui tranche avec l'image d'une nourriture uniquement froide et séchée. Cette organisation témoigne d'une logistique bien rodée et d'une amélioration significative des conditions de vie en mer.

Le mystère de la cargaison disparue

Un détail a cependant intrigué les chercheurs : l'absence de pierres de lest. Ces pierres étaient chargées dans les cales des navires vides pour assurer leur stabilité. Leur absence sur Svaelget 2 signifie que le navire était très probablement à pleine charge lorsqu'il a sombré. Mais alors, où est passée la cargaison ?

Les cogues transportaient des biens volumineux comme des briques, du bois, du sel ou des textiles. La plupart de ces marchandises, souvent stockées dans des tonneaux ou des ballots, auraient tout simplement flotté lorsque le navire a coulé.

Emportées par les courants, elles ont pu s'échouer sur des rivages voisins, faisant le bonheur des habitants, ou finir au fond de la mer, loin de l'épave. Le destin du navire reste un puzzle, mais sa découverte est une pièce maîtresse pour comprendre l'implacable réalité économique qui façonnait l'Europe il y a six siècles.