Dans le règne animal, peu de créatures égalent la maîtrise du poulpe en matière de dissimulation.

Bien au-delà du simple caméléon, ce céphalopode ne se contente pas de changer de couleur, il modifie la texture même de sa peau pour se fondre à la perfection dans son environnement, imitant un rocher ou une algue en un instant.

C'est cette double capacité, longtemps restée un défi de taille pour les ingénieurs, qui vient d'être reproduite en laboratoire.

Le secret du poulpe enfin percé ?

Une équipe de chercheurs de la Stanford University, dirigée par le professeur Mark Brongersma, vient de publier dans la prestigieuse revue Nature  les résultats de ses travaux.

Ils ont développé une peau synthétique qui contrôle indépendamment la couleur et la rugosité de sa surface. Le dispositif s'appuie sur un film polymère fin, divisé en deux couches distinctes, chacune jouant un rôle précis.

poulpe camouflage illustration IA

Cette structure bicouche est la clé du succès. Une couche est dédiée à la gestion de la couleur, tandis que l'autre modifie la texture, permettant une imitation fidèle des mécanismes complexes observés chez les poulpes, les seiches et les calamars. C'est la première fois que ces deux aspects sont contrôlés simultanément dans un matériau artificiel.

Comment fonctionne cette technologie de rupture ?

Pour reproduire les motifs texturaux avec une précision extrême, les scientifiques ont eu recours à la lithogravure par faisceau d'électrons, une technique de pointe habituellement réservée à la fabrication des semi-conducteurs.

Ce procédé permet de graver des motifs à l'échelle nanométrique sur le polymère. Lorsqu'il est humidifié, le matériau change d'apparence en une vingtaine de secondes, puis retrouve son état initial en séchant.

peau synthetique changement couleur

Le changement de couleur est, quant à lui, obtenu en faisant varier la concentration d'un composé d'alcool dans l'eau appliquée sur la peau. Cette méthode permet aux chercheurs de créer cinq états de couleur distincts, tout en contrôlant la rugosité de la surface de manière continue. Cette approche offre une palette d'expressions visuelles bien plus riche et nuancée que la seule variation chromatique.

Quelles applications pour cette "peau intelligente" ?

Les implications d'une telle technologie sont vastes et dépassent largement le simple cadre du camouflage militaire, bien que ce soit une application évidente. Siddharth Doshi, premier auteur de l'étude, évoque la possibilité de créer des écrans qui affichent des textures en relief, comme des boutons tactiles ou du braille, qui apparaîtraient à la demande avant de s'aplanir complètement.

D'autres experts imaginent déjà des applications concrètes dans le domaine des robots, pour leur permettre de se fondre dans leur environnement, ou même dans l'architecture.

Des bâtiments recouverts de cette peau pourraient changer d'aspect en fonction de la lumière ou de la température, créant des paysages urbains en constante évolution.

À terme, l'équipe de Stanford ambitionne de développer des contrôles numériques pour que la peau puisse réagir automatiquement à son environnement, alimentée par des algorithmes de vision par ordinateur.

Le chemin est encore long avant de parvenir à la fameuse "cape d'invisibilité" de la fiction, mais une voie tangible est désormais ouverte.