Le 2 décembre 1995, un lanceur Atlas 2AS décollait de Cape Canaveral avec à son bord un satellite qui allait redéfinir notre compréhension du Soleil : SOHO (SOlar Heliospheric Observatory). Fruit d'une coopération internationale majeure entre l'Agence spatiale européenne (ESA) et la NASA, cet observatoire a été positionné à 1,5 million de kilomètres de la Terre, au point de Lagrange L1 (une zone d’équilibre gravitationnel idéale pour observer le Soleil en continu, NDLR), pour une mission initialement bien plus courte que les presque trente années qu'elle aura duré.

Comment une mission si ambitieuse a-t-elle vu le jour ?

L'idée de SOHO a germé dans le cadre du programme scientifique européen « Horizon 2000 ». Proposé à l'ESA dès 1982, le projet s'est rapidement internationalisé avec la participation de la NASA. Cette collaboration a été essentielle, non seulement pour le partage des instruments scientifiques, mais aussi pour surmonter les défis budgétaires. La NASA a fourni le lancement et la communication via son réseau Deep Space Network, allégeant considérablement le coût pour l'Europe.

Design : Alex Lutkus

La construction de l'observatoire, un engin de 1 850 kg bardé de 12 instruments complexes, a été confiée à un consortium européen mené par Matra Marconi, une entreprise aérospatiale franco-anglaise. L'objectif était triple : sonder l'intérieur du Soleil par héliosismologie, étudier son atmosphère et analyser in situ la composition du vent solaire.

Quels obstacles et découvertes ont marqué son épopée ?

La vie de SOHO n'a pas été un long fleuve tranquille. En juin 1998, une erreur de maintenance a provoqué la perte de contact avec le satellite, le laissant dériver en silence dans l'espace. Il a fallu des semaines d'efforts et l'aide du radiotélescope d'Arecibo pour le localiser et reprendre le contrôle. Installé à Porto Rico, Arecibo était l’un des plus grands radiotélescopes au monde, doté d’une parabole de 305 mètres capable de capter des signaux radio extrêmement faibles.

Le 8 janvier 2002, un événement solaire spectaculaire a été immortalisé : une gigantesque éjection de masse coronale. Ce phénomène a propulsé plus d'un milliard de tonnes de matière dans le vide spatial à une allure vertigineuse, atteignant plusieurs millions de kilomètres par heure.
Crédits : SOHO (ESA & NASA)

SOHO a ensuite subi une autre épreuve majeure : la défaillance successive de ses trois gyroscopes, les instruments cruciaux pour maintenir son orientation dans l’espace. Leur perte totale aurait dû condamner la mission. Pourtant, les ingénieurs ont mis au point une solution de secours ingénieuse : ils ont entièrement reprogrammé le logiciel de bord pour stabiliser le satellite sans gyroscope, en utilisant uniquement ses roues de réaction et ses capteurs d'étoiles. Une prouesse technique inédite qui a permis de garder le contrôle et de prolonger la mission bien au-delà de ce qui était prévu.

Crédits : SOHO (ESA & NASA)

Ces incidents n'ont pas empêché SOHO de transformer l'astronomie solaire. L'observatoire a révélé que le noyau du Soleil tourne comme un bloc solide, a identifié l'origine du vent solaire et a capturé des milliers d'éjections de masse coronale. Il est même devenu un chasseur de comètes prolifique, en découvrant plusieurs milliers.

Quel héritage SOHO laisse-t-il à la science spatiale ?

L'apport principal de SOHO est d'avoir transformé notre regard sur notre étoile. Comme le résumait Berhard Fleck, responsable scientifique de la mission, SOHO a changé l'image d'un « objet statique et immuable » en celle de la « bête dynamique qu'il est en réalité ». Cette vision d'un Soleil actif et parfois explosif est aujourd'hui fondamentale.

Plus concrètement, les données de SOHO ont jeté les bases d'une toute nouvelle discipline : la météorologie de l'espace. Comprendre et anticiper l'activité magnétique solaire est devenu un enjeu crucial pour protéger nos satellites, nos réseaux électriques et les astronautes en orbite. SOHO n'a pas seulement observé le Soleil, il nous a appris à vivre avec lui.