Quand le juge français Nicolas Guillou, siégeant à la Cour pénale internationale, s'est retrouvé visé par des sanctions américaines, sa vie quotidienne est devenue un casse-tête. Payer un café, s'abonner à un service en ligne, réserver un billet de train : des gestes simples devenus quasi impossibles.

La raison ? Une décision prise à Washington a suffi à le couper des principaux réseaux de paiement mondiaux, illustrant de manière spectaculaire la vulnérabilité de l'Europe et de ses citoyens.

Pourquoi nos paiements dépendent-ils autant des États-Unis ?

Cette situation met en lumière une réalité souvent ignorée : le duopole américain de Visa et Mastercard contrôle les "rails" sur lesquels circule notre argent. Ces entreprises ne sont pas de simples prestataires ; elles définissent les règles techniques, les protocoles de sécurité et les tarifs. En Europe, près de 61 % des transactions par carte reposent sur leurs infrastructures, une dépendance structurelle construite sur près de 30 ans.

À l'origine, l'Europe disposait de systèmes nationaux robustes comme "Cartes Bancaires" en France ou "Girocard" en Allemagne. Mais leur conception, limitée aux frontières nationales, les a rendus inadaptés à l'explosion du commerce en ligne et du tourisme. Pour les banques, adopter les réseaux américains était la solution la plus simple et la moins coûteuse pour offrir une carte universelle à leurs clients. Ce choix de facilité a progressivement transformé un avantage pratique en une dépendance stratégique pour tout type de paiement.

Quel est le risque concret d'une telle dépendance ?

Le principal danger n'est plus seulement économique, il est géopolitique. Par le biais de l'OFAC (Office of Foreign Assets Control), le Trésor américain peut interdire à toute entreprise américaine de fournir des services à une personne ou une entité. En tant que sociétés de droit américain, Visa et son concurrent sont légalement tenus d'obéir, sous peine d'amendes colossales.

Ce pouvoir n'est pas théorique. Des banques russes ont vu leurs cartes désactivées en 2014 puis 2022, et des pays comme l'Iran sont durablement exclus de certains circuits financiers. Dans un contexte de tensions internationales croissantes, la menace d'une coupure brutale ou de sanctions ciblées contre des intérêts européens devient une véritable arme économique. L'Europe se retrouve ainsi privée de sa capacité à négocier et à protéger ses propres citoyens et entreprises.

Wero et l'euro numérique sont-ils la solution ?

Face à cette urgence, l'Europe riposte sur deux fronts. La solution la plus immédiate se nomme Wero. Portée par l'European Payments Initiative (EPI), un consortium de grandes banques, cette application s'appuie sur le virement instantané SEPA. Elle permet d'envoyer de l'argent de compte à compte en quelques secondes, sans passer par les réseaux de Mastercard ou de son rival. Déployée depuis 2024 en France, en Allemagne et en Belgique, elle revendique déjà des millions d'utilisateurs.

Le véritable défi pour Wero reste cependant l'adoption par les commerçants. Sans une acceptation massive en magasin et en ligne, l'initiative risque de rester un "Paylib européen", utile pour les paiements entre particuliers mais incapable de concurrencer le duopole. En parallèle, la BCE avance sur l'euro numérique, une version dématérialisée de notre monnaie. Ce projet ambitieux créerait un rail de paiement public et souverain, mais son déploiement ne se concrétisera pas avant 2028 ou 2029 au plus tôt. Une course contre la montre est donc engagée pour que l'Europe reprenne enfin le contrôle de son destin financier.

Foire Aux Questions (FAQ)

Un président américain peut-il vraiment bloquer ma carte bancaire ?

Techniquement, oui. Si vous êtes visé par des sanctions de l'OFAC, les entreprises américaines comme Visa et Mastercard sont obligées de couper votre accès à leurs réseaux. Par effet de ricochet, votre carte deviendrait inutilisable sur la quasi-totalité des terminaux de paiement et sites web, même en Europe.

Wero, c'est quoi exactement et comment l'utiliser ?

Wero est une solution de paiement intégrée directement dans votre application bancaire. Elle utilise le virement instantané SEPA pour transférer de l'argent d'un compte à un autre en temps réel. Pour l'instant, son usage principal est le paiement entre particuliers, accessible via une option "Wero" ou "Virement instantané" dans l'app de votre banque (si elle est partenaire).

L'euro numérique va-t-il remplacer l'argent liquide ?

Non, le projet de la Banque Centrale Européenne vise à ce que l'euro numérique coexiste avec les espèces, et non à les remplacer. Il serait une option de paiement supplémentaire, offrant une alternative publique et sécurisée aux solutions privées existantes, tout en garantissant la confidentialité des transactions dans un cadre défini.