En 2011, le capital-risqueur Marc Andreessen proclamait que le « software is eating the world », prédisant que chaque entreprise serait reconstruite autour de plateformes numériques.

Cette thèse a alimenté une décennie d'investissements massifs. Mais en 2026, le récit a changé : si le logiciel a bien dévoré le monde, il semble que « l’IA dévore désormais le logiciel ».

La montée en puissance des agents IA capables de comprendre le langage naturel érode le postulat selon lequel chaque processus métier nécessite une application dédiée.

Le lancement de Claude Cowork par Anthropic a déclenché une chute massive des actions des entreprises SaaS. Cet agent IA, capable d'automatiser des tâches complexes, menace le modèle de licence par utilisateur qui a fait la fortune du secteur.

Les investisseurs craignent un effondrement des revenus, transformant l'IA d'un outil à un substitut direct du logiciel traditionnel.

Un simple plugin, une réaction en chaîne

Le catalyseur de cette récente panique boursière est une annonce faite par la société d'IA Anthropic le 12 janvier dernier. L'entreprise a présenté des agents IA intégrés à sa plateforme, conçus pour prendre en charge une multitude de tâches informatiques fastidieuses, de l'analyse de données à la rédaction de documents juridiques.

L'un des plugins les plus remarqués de Claude Cowork permet par exemple d'automatiser la révision de contrats et le suivi de la conformité.

La réaction des marchés a été d'une sévérité rare. En une seule journée, un indice JPMorgan mesurant la performance des actions logicielles américaines a chuté de 7 %, portant ses pertes annuelles à 18 %.

Des entreprises d'analyse comme Gartner et S&P Global ont plongé de 21 % et 11 %. Le secteur technologique israélien a été particulièrement touché, avec des baisses de près de 10 % pour Wix et monday.com, dont les valorisations ont atteint des plus bas de plusieurs années.

Le modèle SaaS, un colosse aux pieds d'argile ?

La logique derrière cette défiance des investisseurs repose sur la structure même du modèle Software-as-a-Service (SaaS). Pendant des années, ses revenus étaient basés sur des licences par utilisateur.

Le calcul était simple : plus d'employés, plus de revenus. Ce système a fonctionné à la perfection jusqu'à ce que l'IA commence à remplacer ou, du moins, à compresser massivement le travail humain.

La question qui hante Wall Street est simple : si des agents IA autonomes peuvent accomplir les tâches de départements entiers, quel est l'intérêt de payer des dizaines de licences Salesforce ou Workday ?

Si une IA révise les contrats, le besoin d'abonnements à DocuSign diminue. Les investisseurs anticipent un effondrement des revenus pour les éditeurs, même si la productivité des entreprises clientes explose. Le marché déteste l'incertitude, et la présentation de Anthropic a servi de déclencheur.

Vers une nouvelle ère : le « Service as a Software »

L'impact ne se limite pas aux éditeurs de logiciels de gestion. Le secteur juridique a également souffert, avec des chutes de plus de 15 % pour des acteurs comme Thomson Reuters et RELX, propriétaires des plateformes Westlaw et LexisNexis.

Même les géants de la publicité comme Publicis et WPP ont dévissé car Anthropic propose aussi des outils d'automatisation marketing. Cet effet domino menace jusqu'aux prestataires cloud comme Amazon et Microsoft puisque des clients en difficulté réduiraient leur demande en puissance de calcul.

Un nouveau paradigme semble émerger : le « Service as a Software ». Au lieu d'acheter un outil, les entreprises achètent un résultat. Plutôt que d'embaucher un comptable ou un traducteur, elles utiliseront un agent IA qui fournira le service de manière autonome.

La vérité se situe probablement entre les extrêmes. L'IA ne remplacera pas immédiatement les logiciels, mais elle va sans aucun doute les redéfinir en profondeur, forçant les grands noms du secteur à prouver que leurs immenses bases de données et leurs relations clients critiques constituent toujours un avantage décisif.