L'idée que les écrans ne sont pas les meilleurs alliés des tout-petits n'est pas nouvelle, mais une étude menée à Singapour vient de lui donner un poids biologique considérable. En suivant une cohorte de 168 enfants sur plus de dix ans, des scientifiques ont établi une corrélation inquiétante : une surexposition aux écrans avant l'âge de deux ans est directement liée à une prise de décision plus lente et à des symptômes d'anxiété plus marqués à l'adolescence. Une découverte qui incite à la plus grande prudence.

Comment les écrans modifient-ils le développement cérébral ?

L'étude, qui s'est appuyée sur des questionnaires parentaux et des examens par IRM à plusieurs âges clés, a mis en lumière un processus neurologique préoccupant. L'exposition intensive aux écrans semble déclencher une maturation accélérée des réseaux cérébraux responsables du traitement visuel et du contrôle cognitif. Selon le docteur Huang Pei, auteure principale de l'étude, cette spécialisation se produit « avant que le cerveau n'ait développé les connexions efficaces nécessaires à une pensée complexe ».

En d'autres termes, le cerveau des jeunes enfants se structure trop vite dans certaines zones, au détriment de sa plasticité globale. Le résultat est une flexibilité cérébrale limitée et une résilience mentale réduite, laissant les enfants moins capables de s'adapter plus tard dans leur vie. Ce mécanisme expliquerait pourquoi les scores d'anxiété sont significativement plus élevés chez les adolescents qui ont passé le plus de temps devant un écran durant leur petite enfance.

Quelles sont les recommandations officielles et la réalité ?

Les conclusions de l'étude sont d'autant plus alarmantes qu'elles révèlent un fossé immense entre les pratiques et les préconisations sanitaires. Les nourrissons de la cohorte passaient en moyenne « plus d'une à deux heures par jour » devant un écran. Or, les recommandations de l'OMS sont formelles : aucune exposition sédentaire pour les enfants d'un an, et un temps d'écran limité à une heure par jour maximum pour ceux de deux ans, avec le conseil « moins, c'est mieux ».

Le plus inquiétant est que ces données recueillies principalement entre 2010 et 2014 sont probablement en deçà de la réalité actuelle. Les chercheurs préviennent que la pandémie de COVID-19 a très certainement aggravé la situation. Les niveaux d'exposition observés il y a une décennie sont sans doute plus élevés aujourd'hui, rendant les « implications encore plus urgentes » pour la santé publique et le développement des futures générations.

Existe-t-il des solutions pour contrer ces effets ?

La bonne nouvelle, c'est que rien n'est figé. Les auteurs de l'étude insistent sur le fait que l'exposition aux écrans dépend entièrement des pratiques parentales et qu'il existe des alternatives efficaces pour stimuler sainement les enfants. Parmi elles, une activité se démarque par son incroyable efficacité : la lecture partagée. S'engager activement avec son enfant autour d'un livre a des effets bénéfiques mesurables.

La lecture est décrite comme un contre-poids puissant, capable d'atténuer certaines des modifications cérébrales observées chez les enfants surexposés. Cette interaction favorise une meilleure gestion des émotions, enrichit le langage et assure un développement sain et cohérent des différentes zones du cerveau. Un rappel essentiel à l'heure où tablettes et smartphones s'imposent comme des baby-sitters numériques bien trop tôt dans la vie.