Une vague de protestation secoue le monde de la création américaine. Près de 800 artistes, parmi lesquels Cate Blanchett, Billy Corgan, ou encore Vince Gilligan, créateur de la série Breaking Bad, ont uni leurs voix. Ils participent à une campagne d'envergure menée par la Human Artistry Campaign, une coalition regroupant des syndicats puissants comme la SAG-AFTRA et la Recording Industry Association of America (RIAA). Leur message est sans équivoque : l'utilisation de leurs œuvres pour alimenter les algorithmes d'IA sans leur consentement et sans compensation est un vol pur et simple, et non une forme d'innovation.
Pourquoi une telle mobilisation du monde créatif ?
Le cœur du problème réside dans la méthode d'apprentissage des modèles d'IA. Pour générer du texte, des images ou de la musique, ces systèmes doivent ingérer des quantités phénoménales de données existantes. Or, les entreprises technologiques, souvent soutenues par des fonds d'investissement massifs, puisent massivement dans les contenus disponibles sur internet, y compris des bibliothèques de livres piratés, des œuvres d'art et des discographies entières. Cette pratique se fait sans autorisation ni égard pour le travail des créateurs.
La campagne « Stealing Isn't Innovation » vise à établir un rapport de force clair. Les signataires affirment que « voler notre travail n'est pas une innovation. Ce n'est pas un progrès. C'est du vol, ni plus, ni moins ». Pour eux, cette collecte de données non autorisée menace directement leurs moyens de subsistance et dévalorise la création originale, noyée sous une « avalanche artificielle de matériaux de basse qualité ».
Comment les géants de la tech justifient-ils leurs pratiques ?
Face à cette fronde, les entreprises développant des IA, comme OpenAI, se défendent en invoquant le « fair use » (usage équitable). Il s'agit d'une doctrine juridique américaine qui autorise l'utilisation d'œuvres protégées par le droit d'auteur sans permission dans certaines circonstances, notamment pour la recherche ou la critique. Selon elles, il serait « impossible » d'entraîner des modèles performants sans utiliser ces vastes corpus de données, arguant que le droit d'auteur couvre aujourd'hui la quasi-totalité de l'expression humaine.
Cet argument est loin de convaincre les artistes, qui voient leurs créations directement réutilisées, voire imitées. Le cas de Scarlett Johansson est emblématique : en 2024, l'actrice s'est dite « choquée et incrédule » en découvrant qu'une voix de ChatGPT ressemblait étrangement à la sienne, notamment dans le film Her. L'entreprise a finalement dû suspendre la voix après une mise en demeure de ses avocats. Des dizaines de poursuites judiciaires sont d'ailleurs en cours aux États-Unis sur cette question.
Existe-t-il une voie médiane entre innovation et respect des droits ?
Les artistes ne sont pas opposés par principe à l'intelligence artificielle, mais ils réclament une « troisième voie ». Ils appellent les entreprises technologiques à adopter une approche responsable et éthique en négociant des accords de licence et des partenariats. Cette solution permettrait aux développeurs d'accéder légalement aux contenus nécessaires tout en garantissant une juste rémunération aux ayants droit. Quelques acteurs ont déjà commencé à s'engager dans cette direction, montrant que ce modèle est viable.
Par exemple, OpenAI a signé des accords avec des éditeurs de presse pour utiliser leurs archives, tandis que Warner Music Group a conclu un partenariat avec la start-up Suno, spécialisée dans l'IA générative musicale. Ces initiatives, bien que positives, restent minoritaires face à l'océan de contenus aspirés sans cadre légal. La campagne actuelle espère donc faire pression pour que ces partenariats éthiques deviennent la norme, et non l'exception.