Connu dans le monde scientifique sous la référence StW 573, le squelette surnommé « Little Foot » est l'un des trésors de la paléoanthropologie. Mis au jour en 1998 dans les grottes de Sterkfontein en Afrique du Sud, son extraction minutieuse a duré des années. Son état de conservation exceptionnel en fait un spécimen plus complet encore que la célèbre Lucy. Depuis sa présentation au monde, son identité fait l'objet d'une vive controverse. L'équipe de Ronald Clarke l'avait initialement attribué à l'espèce Australopithecus prometheus, tandis que d'autres experts penchaient pour un lien avec Australopithecus africanus.
Pourquoi cette nouvelle hypothèse change-t-elle tout ?
Une étude récente, menée par des chercheurs de l'Université de La Trobe en Australie et de Cambridge, vient de rebattre les cartes. Publiée dans l'American Journal of Biological Anthropology, elle conclut que Little Foot ne correspond à aucune de ces deux espèces. « Nous pensons qu’il est manifeste qu’il ne s’agit ni d’A. prometheus ni d’A. africanus », affirme Jesse Martin, qui a dirigé les recherches. L'équipe estime qu'il s'agit plus probablement d'un parent humain jusqu'alors inconnu.
Vue arrière du crâne de plusieurs hominidés (Sts 5, MLD 1 et StW 573), montrant la disposition des lignes temporales supérieures, de la protubérance occipitale externe et l’inclinaison des os pariétaux.
Crédits : Jesse Martin
Cette conclusion repose sur une analyse détaillée de l'arrière du crâne, une zone clé qui avait servi à définir l'espèce A. prometheus en 1948. En comparant Little Foot aux spécimens de référence, les scientifiques ont identifié au moins trois différences majeures. Ce fossile est donc bien plus singulier qu'on ne le pensait, ce qui le place sur une branche distincte de notre histoire évolutive.
Quelles sont les différences concrètes observées sur le crâne ?
Les anomalies identifiées sur le crâne de Little Foot sont frappantes et l'éloignent des autres hominidés connus de cette période. L'une des particularités les plus notables est la présence d'une crête sagittale, une arête osseuse sur le sommet du crâne que l'on retrouve chez de grands primates mâles comme les gorilles. Cette caractéristique suggère une musculature masticatoire très puissante.
En outre, la structure des sutures crâniennes et une protubérance distincte à l'arrière, la « protubérance occipitale externe », diffèrent radicalement de ce qui est observé chez A. africanus. Bien que la morphologie de son crâne présente des traits archaïques, d'autres éléments de son squelette excluent l'hypothèse qu'il ne soit qu'un « survivant tardif » d'une espèce plus ancienne. Ce mélange unique de caractères archaïques et modernes renforce son statut d'espèce à part entière.
Fossile de « Little Foot »
Crédits : La Trobe University
Quelles sont les implications pour notre arbre généalogique ?
La réévaluation de Little Foot a des conséquences profondes sur notre compréhension de l'évolution humaine. Elle renforce l'idée, déjà défendue par certains chercheurs, qu'au moins deux espèces d'hominidés, voire plus, coexistaient dans la région de Sterkfontein il y a entre 2,6 et plus de 3 millions d'années. L'âge exact du squelette reste d'ailleurs lui-même débattu, complexifiant encore sa place dans la chronologie.
Cette découverte s'ajoute à d'autres cas énigmatiques, comme celui d'Homo naledi, trouvé à quelques kilomètres de là et connu pour son étonnant mélange de traits. Pour l'instant, les chercheurs se gardent bien de nommer officiellement cette nouvelle espèce, préférant attendre des analyses plus complètes de l'ensemble du squelette. Chaque nouvelle trouvaille en Afrique du Sud confirme que l'histoire de nos origines est bien plus buissonnante et complexe qu'une simple évolution linéaire.