C’est la fin d’une époque. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, les deux principales puissances nucléaires, la Russie et les États-Unis, ne sont plus liées par aucun accord limitant la taille de leurs arsenaux stratégiques.

Le Kremlin a qualifié la situation de "plus dangereuse qu'auparavant", soulignant l'absence inédite d'un document fondamental pour le contrôle des armements. Cette nouvelle réalité marque un tournant majeur pour la sécurité mondiale.

Sans ce cadre limitant le nombre d'ogives et de lanceurs, le monde entre dans une phase d'instabilité stratégique inédite, ravivant les craintes d'une nouvelle course à l'armement nucléaire.

New START : autopsie d'un accord historique

Signé en 2010 par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev, le traité New START constituait la pierre angulaire de la stabilité stratégique. Il limitait chaque pays à 1 550 ogives stratégiques déployées et à 800 systèmes de lancement, incluant missiles et bombardiers lourds.

Au-delà des chiffres, son importance résidait dans son robuste mécanisme de vérification, qui permettait jusqu'à 18 inspections mutuelles par an sur les sites nucléaires de chaque partie.

Cependant, ce système de confiance s'est progressivement effrité. Les inspections ont d'abord été suspendues en 2020 en raison de la pandémie de COVID-19, pour ne jamais reprendre.

Le coup de grâce est venu en février 2023, lorsque Vladimir Poutine a annoncé la suspension de la participation russe au traité, en réponse au soutien américain à l'Ukraine. Moscou a continué à respecter les plafonds numériques, mais a mis fin à tout partage de données et aux inspections, rendant le traité largement inopérant.

Un monde sans garde-fous : quelles conséquences ?

L'absence de cadre réglementaire ouvre la porte à une ère d'incertitude et de méfiance. Sans les limites et les inspections du New START, les deux nations dépendent désormais uniquement de leurs propres services de renseignement pour évaluer les capacités de l'adversaire.

Cette situation favorise les évaluations basées sur le "pire scénario", ce qui pourrait rapidement alimenter une nouvelle course à l'armement coûteuse et déstabilisatrice. Les experts craignent que les deux pays ne commencent à augmenter le nombre d'ogives sur leurs missiles existants.

Cette perspective est d'autant plus préoccupante que la Russie a déjà entamé un vaste programme de modernisation de ses arsenaux. Moscou développe de nouveaux systèmes d'armes stratégiques, comme le drone sous-marin à propulsion nucléaire Poseidon ou des missiles hypersoniques Orechnik, qui n'auraient de toute façon pas été couverts par les limites du traité.

La disparition de New START supprime le dernier frein à une prolifération non seulement quantitative mais aussi qualitative des armes nucléaires.

Entre rhétorique politique et impasse diplomatique

Les tentatives pour sauver l'accord ou le prolonger ont toutes échoué. Une proposition de Vladimir Poutine en septembre 2025 pour une extension d'un an, qualifiée à l'époque de "bonne idée" par Donald Trump, est restée lettre morte côté américain.

Le Kremlin a déploré ne jamais avoir reçu de réponse formelle à cette initiative, considérant que "l'absence de réponse est aussi une réponse". Cette impasse diplomatique reflète la détérioration profonde des relations entre les deux puissances.

L'administration Trump, de son côté, a affiché une volonté de négocier un "meilleur accord", mais en y incluant la Chine. Cette ambition se heurte au refus de Pékin et à la réalité des chiffres : l'arsenal nucléaire chinois, bien qu'en croissance, reste considérablement plus petit que ceux de Moscou et Washington.

La fin de New START pourrait finalement fragiliser l'ensemble de l'architecture de non-prolifération, notamment le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), en érodant la confiance des États non dotés de l'arme atomique.