L'industrie française s'apprête à renouer avec une logique que l'on pensait réservée aux livres d'histoire : celle de l'économie de guerre. Dès 2026, des chaînes de montage habituées aux voitures produiront des drones militaires. Ce virage, porté par le groupe Renault en partenariat avec la PME Turgis Gaillard et validé par la Direction générale de l'armement (DGA), est une réponse directe aux leçons des conflits modernes : il faut désormais produire vite, beaucoup, et à moindre coût.
Pourquoi ce virage soudain vers une production de masse ?
La décision répond à un constat assumé au plus haut niveau de l'État : la France accuse un retard stratégique dans le domaine des drones. La guerre en Ukraine a servi de catalyseur, démontrant que la masse et la capacité à renouveler rapidement le matériel sont aussi cruciales que la sophistication technologique. L'agilité des industriels ukrainiens, capables de produire des engins efficaces à bas coût, a mis en lumière les limites du modèle français, traditionnellement tourné vers des programmes longs et coûteux.
Cette nouvelle approche introduit la notion de drone "consommable". Il ne s'agit plus de préserver à tout prix un équipement valant des millions, mais d'accepter de perdre un appareil à quelques dizaines de milliers d'euros pour atteindre un objectif tactique. C'est un changement de mentalité radical pour les armées françaises, qui doivent s'adapter à une nouvelle réalité du champ de bataille.
Qu'est-ce que le projet Chorus change concrètement ?
Le drone Chorus est une munition téléopérée à longue portée, un engin capable de frapper une cible avec une charge explosive avant d'être lui-même détruit. Inspiré de modèles qui ont prouvé leur efficacité sur d'autres théâtres d'opérations, comme certains drones iraniens, le modèle français vise cependant des performances supérieures en termes de vitesse et d'altitude.
Pour rendre sa production compatible avec un outil industriel automobile, sa conception a été entièrement repensée autour de la simplicité et de l'efficacité. Les ingénieurs ont privilégié des procédés éprouvés et rapides, comme le rivetage autoperçant, au détriment de techniques aéronautiques plus complexes mais aussi plus lentes et onéreuses. La philosophie est simple : maîtriser les coûts pour permettre la masse.
Comment Renault compte-t-il s'y prendre ?
Pour atteindre les objectifs ambitieux du projet, deux sites industriels du groupe Renault sont pressentis : les usines de Cléon en Normandie et du Mans. Le directeur de ce dernier site a déjà officialisé le projet auprès des partenaires sociaux. La mise en place de la chaîne d'assemblage devrait prendre environ douze mois, pour un lancement prévu fin 2026.
La cadence visée est inédite pour l'industrie de défense française : près de 600 drones par mois. Après une première phase de tests sur des prototypes, un partenariat de long terme pourrait être signé, engageant des sommes conséquentes. L'ambition est de créer une capacité de production massive, flexible, et capable de répondre à une crise majeure, un besoin que certains responsables militaires chiffrent à plusieurs milliers de drones par jour à terme.
Quels sont les risques d'une telle stratégie ?
Le délégué général pour l'armement, Patrick Pailloux, ne s'en cache pas : ce projet est un "pari risqué". En confiant la fabrication à l'industrie automobile, la DGA accepte de "couper dans les virages". Concrètement, cela signifie aller "directement au résultat sans faire toute la mécanique de levée de risques" habituelle dans les programmes d'armement.
Des étapes comme les essais sur les effets des vibrations du moteur sur la structure seront par exemple ignorées pour accélérer le développement. C'est une rupture totale avec la culture de la perfection qui a prévalu depuis les débuts de l'armement nucléaire français. L'objectif n'est plus de concevoir l'arme parfaite dans dix ans, mais de disposer d'une arme efficace et disponible en très grande quantité maintenant.
Foire Aux Questions (FAQ)
Qu'est-ce qu'une "munition téléopérée" ?
Il s'agit d'un type de drone, souvent qualifié de "drone kamikaze", conçu pour une mission à usage unique. Il transporte une charge explosive et est dirigé à distance vers sa cible pour la détruire, l'engin étant lui-même détruit dans l'impact. Il peut aussi servir à la reconnaissance ou à saturer les défenses ennemies.
Quel est le calendrier du projet Chorus ?
Un premier démonstrateur est attendu d'ici la fin de l'année 2026. La mise en place des chaînes de production dans les usines Renault devrait prendre environ un an. Si les tests sont concluants, la production en série à grande échelle pourrait débuter rapidement par la suite.
Pourquoi ne pas simplement acheter des drones existants sur le marché ?
Selon la DGA, acheter massivement des drones étrangers pour les stocker serait une erreur. L'évolution technologique est si rapide qu'ils seraient obsolètes en deux ans. La stratégie française privilégie donc l'acquisition d'une capacité de production nationale, pour pouvoir fabriquer des matériels adaptés aux besoins du moment, en grande quantité et de manière souveraine.