L'ambition d'Elon Musk ne connaît décidément aucune limite, mais elle se heurte parfois à la réalité réglementaire terrestre. À Memphis, dans le Tennessee, ce qui devait être la plus grande installation de calcul au monde pour l'intelligence artificielle se transforme en un véritable bras de fer environnemental.

L'entreprise xAI, fer de lance des ambitions du milliardaire dans le secteur de l'IA, fait face à une opposition grandissante concernant son datacenter baptisé Colossus.

Ce site, qui héberge déjà une quantité astronomique d'accélérateurs IA Nvidia H100, est au cœur d'une controverse brûlante. En cause ? La méthode employée pour alimenter ces machines voraces en énergie.

Face à un réseau électrique local incapable de fournir immédiatement la puissance nécessaire, l'entreprise a opté pour une solution radicale : l'installation de multiples turbines à gaz sur le site même.

Une initiative qui a fait bondir les régulateurs locaux et fédéraux, transformant une prouesse technologique en un dossier juridique explosif.

Une soif d'énergie qui dépasse l'entendement

La firme xAI ne fait pas dans la demi-mesure avec Colossus. Elle cherche à  construire le supercalculateur le plus puissant de la planète pour entraîner les futurs modèles de l'intelligence artificielle Grok.

L'installation initiale comprenait déjà 100 000 GPU H100, refroidis par liquide, une configuration qui demande une quantité d'électricité phénoménale. Mais les plans d'expansion, qualifiés de Colossus 2, visent désormais une échelle de l'ordre du gigawatt.

C'est une consommation comparable à celle d'une ville entière ou d'une centrale nucléaire moyenne. Le réseau public de Memphis, géré par la Tennessee Valley Authority (TVA), ne pouvait tout simplement pas répondre à cette demande instantanée de 150 mégawatts supplémentaires sans des années de travaux d'infrastructure.

Pour contourner cet obstacle et avancer à la vitesse fulgurante exigée par Elon Musk, l'entreprise a installé une batterie de turbines à gaz mobiles directement sur le parking du site.

Cette solution, censée être temporaire, a permis au datacenter de tourner à plein régime sans attendre les raccordements officiels. Ce déploiement rapide illustre parfaitement la philosophie du milliardaire : bouger vite et casser des codes, quitte à réparer les pots cassés plus tard.

Sauf que dans ce cas précis, les "pots cassés" concernent la qualité de l'air d'une région déjà fortement industrialisée. Le passage à une échelle de gigawatt implique une consommation d'énergie qui donne le vertige et soulève une question simple : jusqu'où peut-on aller pour assurer la suprématie technologique ?

Les infrastructures nécessaires pour soutenir une telle puissance de calcul sont gigantesques et leur impact physique sur le territoire devient impossible à ignorer.

Les autorités déclarent les installations illégales

La réaction administrative n'a pas tardé et elle est cinglante. Le département de la santé du comté de Shelby (SCHD) a officiellement statué que l'exploitation de ces turbines à gaz par xAI s'effectuait en violation des réglementations sur la qualité de l'air.

Selon les régulateurs, ces équipements émettent des quantités significatives d'oxydes d'azote (NOx), un polluant notoire qui contribue à la formation de smog et aggrave les problèmes respiratoires.

Le constat est sévère : xAI a installé et fait fonctionner ces sources de combustion sans avoir obtenu les permis de construction ou d'exploitation requis au préalable.

L'Agence de protection de l'environnement des États-Unis (EPA) s'est également saisie du dossier, accentuant la pression sur les autorités locales pour qu'elles agissent.

L'EPA a souligné que même si les turbines sont qualifiées de "mobiles" par l'entreprise, leur utilisation stationnaire et prolongée pour alimenter une usine de données les soumet aux mêmes règles strictes que des centrales électriques permanentes.

Amanda Garcia, avocate au Southern Environmental Law Center, résume la situation avec une clarté redoutable : "ils exploitent essentiellement une centrale électrique non autorisée".

Cette déclaration met en lumière le contournement des procédures standard censées protéger la santé publique. En opérant sans permis, xAI prive également le public de son droit de regard et de commentaire sur l'impact environnemental d'une telle installation industrielle, un processus démocratique pourtant standard pour des projets de cette envergure utilisant des turbines à gaz.

Un voisin encombrant pour Memphis

La localisation de ce datacenter ne doit rien au hasard, mais elle suscite une vive inquiétude parmi la population locale. Memphis est une ville qui porte déjà un lourd fardeau environnemental, et les quartiers environnants souffrent de taux d'asthme supérieurs à la moyenne nationale.

L'ajout d'une source majeure de pollution atmosphérique, fonctionnant 24 heures sur 24 pour alimenter des serveurs, est perçu comme une nouvelle injustice pour les résidents. Les groupes de défense de l'environnement locaux dénoncent une situation où la course à l'innovation se fait au détriment direct de la santé des riverains.

Bien que des amendes soient envisagées, leur montant reste souvent dérisoire comparé aux moyens financiers de xAI, ce qui fait craindre aux associations que l'entreprise ne préfère payer pour polluer plutôt que de se conformer aux règles.

La situation à Memphis devient ainsi un cas d'école mondial : elle préfigure les conflits à venir entre les besoins énergétiques insatiables des géants de la tech et les impératifs de protection environnementale et de santé publique.

La balle est désormais dans le camp des régulateurs qui doivent décider s'ils imposent un arrêt des machines ou s'ils négocient une mise en conformité qui pourrait prendre des mois.