Cela paraissait tellement inimaginable qu’on a longtemps refusé d’y penser. Et pourtant, les piliers technologiques que sont AWS, Google Cloud ou Microsoft Azure pourraient un jour, sur décision politique, cesser de fonctionner en Europe.

Cette perspective, bien que qualifiée de « hautement improbable » par les intéressés, est désormais une hypothèse de travail sérieuse pour leurs clients. Le statut d'allié des États-Unis n'est plus un bouclier. Il suffit de voir les restrictions sur les puces d'IA imposées par Donald Trump ou les sanctions visant des juges de La Haye pour comprendre que Washington n'hésite plus à utiliser la technologie comme une arme.

Quel est le risque concret pour les entreprises françaises ?

Un scénario à la Huawei n’est plus de la science-fiction. C'est un risque systémique. Pour rappel, le géant chinois des télécoms, privé de sa licence Android en 2019, a vu son marché des smartphones s'effondrer en Occident. Transposez cela au monde de l'informatique en ligne et vous obtenez un cataclysme potentiel pour l'économie française, où le trio américain domine 71 % du marché et capte 80 % de sa croissance. Une telle dépendance expose nos entreprises à une paralysie brutale.

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Face à cette hégémonie, les acteurs français comme OVHcloud, Scaleway ou Cloud Temple luttent pour exister. Leurs infrastructures sont robustes, mais leur taille ne leur permet pas de rivaliser avec la puissance de feu financière et technologique des GAFAM. La menace n'est donc pas seulement une coupure, mais aussi une asphyxie lente de l'écosystème technologique national.

Pourquoi cette menace est-elle prise au sérieux maintenant ?

Les signaux d'alerte se sont multipliés. Au-delà des tensions géopolitiques avec la Chine, les États-Unis ont montré qu'ils pouvaient cibler n'importe qui. La décision de Donald Trump de restreindre l'accès aux puces d'intelligence artificielle a provoqué un véritable effroi en Europe. De même, lorsque des juges et procureurs de la Cour pénale internationale, dont le Français Nicolas Guillou, se sont retrouvés sous sanctions des États-Unis, ils ont instantanément perdu l'accès à tous leurs comptes personnels hébergés par les cloud des Big Tech et même l'accès à leur carte bancaire Visa.

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Ces précédents démontrent que l'écosystème technologique américain est profondément lié aux directives de Washington. Un simple décret peut priver des milliers d'entreprises ou d'individus d'outils numériques devenus vitaux. La prise de conscience est brutale : l'Europe a confié les clés de son économie numérique à une puissance étrangère dont les priorités peuvent changer du jour au lendemain.

L'Europe est-elle une simple "colonie numérique" ?

Le terme est fort, mais il résume une réalité crue. Pour l'économiste Christian Saint-Étienne, « l’Europe, malheureusement, est une colonie numérique et militaire des États-Unis ». Cette situation est, selon lui, le fruit de « 50 années de dérive de l’Union européenne », incapable de construire des géants technologiques ou une politique industrielle commune forte. La question de la souveraineté numérique est donc au cœur du problème.

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Cette faiblesse est aggravée par des divisions internes. L'économiste pointe du doigt la concurrence fiscale agressive menée par des pays comme l'Irlande ou le Luxembourg, qui empêche toute harmonisation et affaiblit le bloc européen. Incapable de parler d'une seule voix sur le plan fiscal et technologique, l'Europe reste un marché fragmenté, facile à dominer pour les puissances américaine et chinoise.

Foire Aux Questions (FAQ)

Qu'est-ce qu'un cloud "de confiance" ?

Le label "cloud de confiance" vise des solutions hybrides comme S3NS (Thales/Google) ou Bleu (Orange/Capgemini/Microsoft). Il s'agit de services basés sur une technologie américaine mais opérés et gérés sur le sol français par des entreprises françaises, dans le but de garantir une protection juridique des données face aux lois extraterritoriales américaines.

Les entreprises françaises peuvent-elles se passer du cloud américain ?

À court terme, c'est extrêmement difficile. La plupart des grandes entreprises et des startups innovantes sont profondément intégrées aux écosystèmes d'AWS, Azure ou Google Cloud. Une migration massive vers des alternatives comme OVHcloud ou Scaleway serait un projet complexe, coûteux et long, même si elle devient une nécessité stratégique pour beaucoup.