Au cœur de la stratégie nucléaire française, la start-up Naarea, spécialiste des micro-réacteurs, se retrouve en redressement judiciaire. Face à une dette conséquente, l'unique offre de reprise émane du groupe polonais Eneris pour une somme de 500 000 euros, une proposition qui a reçu le feu vert de Bercy et qui interroge sur la solidité du secteur des SMR en France.

Fondée en 2020, Naarea incarnait la promesse d'une énergie nucléaire innovante et accessible avec ses projets de micro-réacteurs nucléaires de quatrième génération.

Pourtant, malgré un démarrage prometteur, l'entreprise a été placée en redressement judiciaire en septembre dernier, croulant sous une dette de 15 millions d'euros. Le sort de ses brevets et de ses quelque 200 salariés est désormais suspendu à la décision du tribunal de commerce de Nanterre.

Une reprise symbolique pour une ambition déchue

L'unique offre de reprise sur la table provient du groupe polonais Eneris, spécialisé dans la gestion de déchets et désireux de se diversifier dans l'énergie.

La proposition s'élève à 500 000 euros, assortie d'un potentiel apport supplémentaire de 5 millions d'euros. Ce montant dérisoire, au regard des 90 millions d'euros levés par la start-up depuis sa création, inclut la sauvegarde de 107 emplois, soit à peine 65 % de l'effectif, dont celui du fondateur Jean-Luc Alexandre.

Naarea reacteur nucleaire sels fondus

(credit : Naarea)

Pour Eneris, l'opération représente une véritable aubaine. La Pologne, qui investit massivement dans le secteur nucléaire, voit en Naarea une "mine d'or de brevets" et de technologies de pointe.

L'aval de Bercy, nécessaire au titre du contrôle des investissements étrangers, a déjà été obtenu, et il est prévu que les contrats français de Naarea, notamment avec le CNRS, Framatome et Orano, soient maintenus.

Le paradoxe du soutien public face à la réalité économique

L'ironie de la situation réside dans le soutien public dont a bénéficié l'entreprise. En 2023, Naarea était lauréate de l'appel à projets "Réacteurs nucléaires innovants" du plan France 2030, ce qui lui avait permis de recevoir 10 millions d’euros de subventions.

Cet appui de l'État s'est toutefois révélé insuffisant pour combler les besoins en trésorerie et éviter une dette de 15 millions d’euros, précipitant sa chute. Le projet porté par la start-up se concentrait sur une technologie de quatrième génération jugée particulièrement stratégique.

Naarea smr sels fondus

(credit : Naarea)

Il devait permettre de développer des micro-générateurs à sels fondus et neutrons rapides, une innovation de rupture promettant une énergie plus sûre et plus abondante. Ce sont précisément ces technologies avancées qui attirent aujourd'hui la convoitise du repreneur polonais.

Un secteur stratégique en proie au doute

Le cas de Naarea n'est malheureusement pas isolé et met en lumière la fragilité de l'écosystème français des petits réacteurs modulaires (SMR). D'autres start-ups du secteur, comme Newcleo ou Jimmy, rencontrent elles aussi des difficultés techniques et financières, malgré un soutien intensif de l'État qui a débloqué des dizaines de millions d'euros pour elles.

Selon un rapport de KPMG, la France accuse un retard considérable en matière d'investissements privés par rapport aux États-Unis, avec 100 fois moins d'apports financiers privés.

Un flou réglementaire sur la responsabilité en cas d'accident et un décalage entre les promesses du plan France 2030 (500 millions d'euros promis, 100 millions décaissés) freinent le décollage du secteur.

La reprise de Naarea par Eneris illustre ainsi une forme d'échec de la stratégie française, qui voit ses investisseurs privés nationaux remplacés par des acteurs étrangers.

Source : Reporterre