Face à une méfiance croissante des institutions et des entreprises européennes, AWS abat sa carte maîtresse. Le leader mondial du cloud a officiellement lancé son « AWS European Sovereign Cloud », une offre conçue pour fonctionner en autarcie totale. La première région a ouvert ses portes dans le Brandebourg, en Allemagne, avec des extensions déjà prévues via des « Local Zones » en Belgique, aux Pays-Bas et au Portugal. L'objectif est clair : séduire les secteurs ultra-régulés comme la défense, la santé ou la finance, qui hésitaient à confier leurs données sensibles à un acteur américain.

Comment AWS garantit-il une véritable autonomie européenne ?

La promesse est forte : l'AWS European Sovereign Cloud peut fonctionner de manière complètement isolée, même en cas de rupture totale des communications avec le reste du monde. Pour y parvenir, l'infrastructure est physiquement et logiquement séparée des autres régions AWS. Toutes les données, y compris les métadonnées comme les permissions, les configurations et la facturation, restent intégralement au sein de l'Union européenne. L'exploitation est confiée exclusivement à du personnel résidant dans l'UE.

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Cette indépendance est renforcée par des barrières techniques solides. AWS s'appuie sur son système Nitro, une architecture matérielle qui crée une barrière interdisant tout accès aux données des clients, même pour les propres employés d'Amazon. En cas d'urgence absolue, les équipes locales disposent même d'une copie du code source nécessaire à la maintenance, assurant une continuité de service sans aucune dépendance extérieure. C'est une démarche rare pour un hyperscaler américain, pensée pour rassurer face à la portée du Cloud Act, la loi américaine qui permet à la justice des États-Unis d'accéder aux données hébergées par des fournisseurs américains (Microsoft, Google, Amazon), même si ces données sont stockées sur des serveurs situés en dehors du territoire américain.

Quelle structure juridique pour échapper au droit américain ?

Pour piloter cette forteresse numérique, Amazon a mis en place une gouvernance spécifiquement européenne. L'entreprise a créé une nouvelle société mère et trois filiales basées en Allemagne, toutes dirigées par des citoyens de l'Union européenne et soumises au droit européen. Cette architecture juridique a été conçue pour garantir une autonomie décisionnelle vis-à-vis du siège américain et répondre aux exigences de conformité les plus strictes.

La crédibilité du projet est incarnée par des figures de premier plan. Le Français Stéphane Israël, ancien PDG d'Arianespace, prend la direction des opérations, épaulé par l'Allemand Stefan Hoechbauer. Le dispositif est complété par un conseil consultatif influent, où siègent des personnalités comme le général français Philippe Lavigne, ancien commandeur de l'OTAN, et Sinéad McSweeney, ex-vice-présidente de Twitter. Ces profils ont été choisis pour leur légitimité auprès des décideurs publics européens.

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Cette initiative suffit-elle à convaincre un marché méfiant ?

Dès son lancement, l'offre a reçu un accueil politique favorable. Le ministre allemand de la Transformation numérique a salué une initiative qui combine « l'expertise mondiale avec les normes européennes de protection des données ». Plusieurs grandes organisations, comme l'énergéticien EWE AG ou la pépite française Mistral AI, ont déjà adopté la solution. L'investissement de 7,8 milliards d'euros et la création de 2 800 emplois annuels en Allemagne envoient un signal fort au marché.

Le scepticisme reste pourtant de mise. Pour de nombreux observateurs, le problème de fond demeure : AWS est une entreprise américaine, et reste donc soumise aux lois des États-Unis. La crainte qu'une simple injonction de Washington puisse faire voler en éclats la promesse de souveraineté est bien réelle. Malgré les garanties techniques et juridiques, le débat sur la véritable indépendance d'un cloud européen opéré par un acteur américain est loin d'être clos. La France, qui développe ses propres alternatives avec Microsoft et Google, reste d'ailleurs particulièrement silencieuse face à cette annonce.

Source : Amazon