Le feuilleton de l'accès aux communications chiffrées connaît un nouveau rebondissement. Par un décret publié au Journal officiel, le gouvernement français a officiellement mandaté le député Florent Boudié pour une mission de trois mois. Son objectif est clair : étudier les évolutions juridiques possibles pour permettre un accès encadré aux messages échangés sur des applications comme Signal, WhatsApp ou Telegram, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la grande criminalité. Cette démarche réactive un débat sensible qui avait pourtant semblé se calmer après l'échec d'une tentative similaire l'an dernier.
Quel est le véritable enjeu derrière cette nouvelle offensive ?
L'enjeu principal est de mettre fin à ce que les autorités considèrent comme une zone de non-droit numérique. Le chiffrement de bout en bout, technologie au cœur de ces applications, garantit que seuls l'expéditeur et le destinataire peuvent lire les messages. Ni la plateforme, ni un service de police ne peuvent y accéder, ce qui est un point décrié depuis des années par les gouvernements.
Cette situation est un obstacle majeur pour les enquêteurs. Face à des réseaux criminels ou terroristes qui utilisent massivement ces outils, les services de renseignement et la justice se sentent démunis. La mission du député Boudié vise donc à trouver des pistes, notamment au niveau européen, pour contraindre légalement ces plateformes à coopérer, à l'instar de ce qui est déjà imposé aux opérateurs téléphoniques traditionnels pour les écoutes.
Pourquoi les tentatives précédentes ont-elles échoué ?
Ce n'est pas la première fois que le pouvoir politique tente de s'attaquer à ce bastion de la confidentialité. L'année dernière, un amendement à la loi sur le narcotrafic, soutenu alors par Gérald Darmanin, visait déjà à aligner le régime des applications chiffrées sur celui des opérateurs télécoms. La volonté était de mettre fin à ce qui était perçu comme une différence de traitement inacceptable.
Cependant, la proposition avait provoqué une levée de boucliers massive. Des experts en cybersécurité, des associations de défense des libertés numériques et de nombreux parlementaires avaient alerté sur le danger de créer des « portes dérobées ». Un tel mécanisme, même destiné à la police, créerait une vulnérabilité systémique, potentiellement exploitable par des pirates ou des États étrangers. Face au tollé général, l'amendement avait finalement été retiré.
Quelles sont les conséquences d'un affaiblissement du chiffrement ?
La position des défenseurs de la confidentialité est sans équivoque, incarnée par des figures comme Meredith Whittaker, la PDG de Signal. Pour elle, il n'y a pas de compromis possible : soit la protection est totale et protège tout le monde, soit elle est cassée pour tout le monde. Une porte dérobée pour les « gentils » est aussi une porte ouverte pour les « méchants », un point de vue partagé par de nombreux experts en sécurité.
Les messageries comme Signal ne sont pas seulement utilisées par des criminels. Elles sont essentielles pour les journalistes, les dissidents politiques, les militants des droits humains et les entreprises soucieuses de protéger leurs secrets. Affaiblir leur sécurité reviendrait à exposer tous ces acteurs à des risques de surveillance ou d'espionnage. La mission de Florent Boudié, dont les conclusions sont attendues en avril, sera donc scrutée avec une extrême attention par tous les défenseurs de la vie privée.