C'est une nouvelle étape dans une collaboration vieille de vingt-cinq ans entre les deux géants de la tech. Pascal Daloz, directeur général de Dassault Systèmes, et Jensen Huang, PDG de Nvidia, ont présenté une vision commune lors de l'événement 3DEXPERIENCE World. Ils entendent poser les fondations d'une « IA physique », une intelligence artificielle ancrée dans les lois du monde réel et les données scientifiques validées. Cette approche se distingue des IA génératives grand public en se concentrant sur la fiabilité et la précision indispensables aux applications industrielles critiques. Cette initiative s'accompagne également du lancement de trois « compagnons virtuels » nommés Aura, Léo et Marie, conçus pour assister les ingénieurs et designers en virtualisant le savoir-faire des entreprises.

Qu'est-ce que l'IA physique et les « World Models » ?

Au cœur de cette alliance se trouve le concept de « World Models » industriels. Il s'agit de modèles du monde validés scientifiquement, qui vont bien au-delà de la simple représentation 3D. Ces modèles intègrent les lois de la physique, les connaissances métier et les contraintes de fabrication pour créer des jumeaux numériques capables de comprendre et de simuler des systèmes complexes avec un très haut niveau de confiance. Jensen Huang a qualifié cette avancée de « prochaine frontière de l'intelligence artificielle ». Le but est de permettre aux industries de concevoir et tester des produits, de l'avion au médicament, dans des environnements virtuels ultra-réalistes.

Cette approche permet d'accélérer drastiquement les cycles d'innovation et de certification. Par exemple, au lieu de construire des prototypes physiques coûteux, les ingénieurs peuvent simuler des milliers de scénarios en un temps record. La collaboration historique entre Dassault Systèmes et son partenaire américain prend ici une nouvelle dimension, en visant directement à transformer les industries qui pèsent des milliers de milliards de dollars, comme le transport, l'énergie ou la santé. L'enjeu est de rendre les jumeaux virtuels plus intelligents et prédictifs.

Comment cette collaboration va-t-elle se matérialiser concrètement ?

Le partenariat s'articule autour d'une intégration technologique profonde. La plateforme 3DEXPERIENCE de Dassault Systèmes, qui inclut des logiciels comme CATIA, SIMULIA et DELMIA, sera enrichie par les technologies de Nvidia, notamment sa plateforme Omniverse et ses bibliothèques logicielles accélérées CUDA-X. Pour fournir la puissance de calcul nécessaire, Dassault Systèmes va déployer des « AI factories » via sa filiale cloud Outscale. Ces usines d'IA, réparties sur trois continents, garantiront la souveraineté des données et la protection de la propriété intellectuelle des clients.

Dans un mouvement réciproque, Nvidia utilisera les solutions d'ingénierie de Dassault pour concevoir ses propres AI factories, à commencer par sa future plateforme Rubin. Les applications concrètes sont nombreuses : accélération de la découverte de nouvelles molécules avec BIOVIA, prédictions physiques instantanées avec SIMULIA, ou encore création de lignes de production autonomes avec DELMIA. C'est une synergie où chaque entreprise apporte son expertise pour bâtir une base technologique commune et robuste.

Pascal Daloz, directeur général de Dassault Systèmes, et Jensen Huang, président-directeur général de Nvidia.

Quels sont les bénéfices attendus pour les industries ?

Les premiers résultats de cette convergence sont déjà visibles. Des leaders mondiaux témoignent de l'impact de cette technologie. Le groupe agroalimentaire Bel utilise ces outils pour modéliser et optimiser ses produits à grande échelle, accélérant l'innovation tout en respectant ses engagements de durabilité. De son côté, le constructeur automobile Lucid Motors voit une opportunité d'accélérer le passage du concept à la production sans compromis sur la précision. L'intelligence artificielle physique permet des itérations beaucoup plus rapides.

Dans l'aéronautique, le National Institute for Aviation Research (NIAR) aux États-Unis emploie déjà les compagnons virtuels de Dassault pour concevoir des jumeaux d'aéronefs conformes aux réglementations dès leur conception. Cela permet de réduire les efforts de certification, un processus qui peut prendre des années. En définitive, cette alliance ne vise pas à remplacer les ingénieurs, mais à augmenter leurs capacités, leur permettant de se concentrer sur les décisions stratégiques plutôt que sur des tâches répétitives.